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Je viens de finir la lecture d’un petit livre qui me semble tout adapté à ce blog. Il s’agit du « Goût de la marche » aux éditions Mercure de France. Cette collection est très développée puisqu’elle propose au moins une cinquantaine de titres sur « Le goût de….. ». Personnellement, c’est une découverte, je ne la connaissais pas du tout ….Je pense que tous les livres proposés sont édités de la même manière, à savoir des extraits assez courts d’auteurs/es sur le thème proposé. Ces extraits ne se succèdent pas illogiquement. Il y a toute une progression dans les thèmes abordés permettant de rebondir, d’avoir des points de vue différents, ou alors de conforter ce qui a été dit auparavant….etc

Le goût de la marche

Ce livre commence par rappeler que la marche est le propre de l’Homme. En effet, l’écrivain anglais Bruce Chatwin rappelle qu’elle est le fruit de son évolution puisque certains grands singes de la préhistoire se sont adaptés à la bipédie (selon la théorie de la Rift Valley un peu décriée aujourd’hui, désolé de cet aparté personnel), celle-ci les menant au genre homo. La bipédie et la marche ont donc participé à la différenciation entre l’Homme et les grands singes.

 

Si la marche est le propre de l’Homme, les manières de marcher sont différentes d’un individu à l’autre. C’est le sens d’un court passage de Voltaire dans lequel il livre les fruits de son observation de ces contemporains déambulant sur le boulevard de Gand (actuellement boulevard des Italiens). Il faut croire que rien n’a changé depuis le XVIIIe.s : on retrouve toujours ceux qui se pavanent, ceux qui utilisent leurs bras comme des rames, ceux qui écartent trop les jambes….etc Ces descriptions sont universelles et très certainement intemporelles.

  

Le goût de la marche

En dehors de tribulations physiologiques sur la marche, la question de savoir ce qu’est la marche est posée. Le philosophe allemand Schelle explique qu’elle est bien plus qu’une activité physique. « Le promeneur n’est pas une simple machine en mouvement, dont l’esprit se serait mis au repos pendant que le corps bougerait. ». Pour lui, la marche est aussi une activité intellectuelle (donc réservé à ceux/celles qui ont reçu de l’instruction et ont donc un certain niveau intellectuel). Il préconise d’être assez détaché et de ne pas avoir de réflexions méthodiques et rigoureuses : « Réceptif et ouvert, l’esprit doit accueillir avec tranquillité les impressions des choses qui l’entourent…..il doit s’abandonner sans résistance à leur courant, avec une sérénité joyeuse ». Faisant écho à cette philosophie, on peut citer la promenade de Mrs Dolloway (personnage de Virginia Woolf) dans Londres.

Jacques Lanzmann a un tout autre point de vue sur la marche. Elle se fait à l’énergie. Elle est une activité sportive.

Pour certains, comme Robert Walser, la marche est à la fois une source d’inspiration inépuisable tout autant qu’une activité professionnelle indispensable à son métier d’écrivain : « En me promenant longuement, il me vient mille idées utilisables tandis qu’enfermé chez moi, je me gâterai et dessécherais lamentablement ».

Le goût de la marche

Comment marche t on ? Cette question est abordée par deux auteurs différents : Paul Auster et Jacques Réda. Pour le premier la ballade doit être aléatoire. Il suffit de se laisser guider par ses jambes et non par son cerveau : « Il quittait son appartement pour déambuler dans la ville, sans savoir où il allait, se déplaçant simplement dans la direction où ses jambes le portaient » Personnellement, c’est exactement de cette manière que j’ai découvert Paris lorsque j’étais étudiant et également Berlin est (alors que le Mur avait été détruit peu de temps auparavant). C’est assez sympa, cela m’a permis de découvrir de nombreux endroits que je n’aurais jamais vu autrement, mais, parfois je me retrouvais dans des zones où je ne me suis pas vraiment senti à l’aise (dans le XVIème arrondissement, tard dans la nuit entre la gare du nord et de l’est, ou dans une brasserie tenue par des néo-nazis…..).

Pour Jacques Réda, en revanche, il ne faut pas se laisser porter par le hasard, il faut, au contraire, préparer les itinéraires le plus minutieusement possible. Cela lui permet de ne pas se poser de questions sur les chemins à suivre pour mieux se laisser surprendre par l’instant présent.

Le goût de la marche

Les buts de la marche sont vraiment nombreux, peut être aussi nombreux que les marcheurs. Dans le livre, ce thème n’est pas présent en tant que tel mais sous tend une grande partie des extraits proposés.

Ainsi, l’un des buts de la marche pour Léon Paul Fargue est  de se promener dans des lieux qui lui ont été chers, comme dans le X ème arrondissement de Paris. Il ne s’agit pas forcément des lieux fréquentés dans l’enfance mais d’endroits aimés. A l’instar de Fargue, Julien Gracq évoque ses promenades dans la forêt de Fontainebleau, ou dans les centres villes historiques, dans la Rome antique afin de retrouver leurs histoires. Il compare ces « champs de ruines » à des clairières dans la ville actuelle. Ces ruines « tenant en respect le front de l’urbanisation qui l’assiège ».  « Ces clairières urbaines contre nature, ces enclos de solitude amis du vent, restitués à la sauvagerie et aux plantes folles, et où il semble que l’on ait semé du sel, je ne me lasserais pas aisément de les arpenter : l’air qui les balaie pour toute la place nette que le hasard a faite ici de l’alluvion étouffante du souvenir, a plus qu’ailleurs un goût de liberté ».

D’autres se promènent pour retourner sur les lieux leur évoquant des moments passés avec des êtres aujourd’hui disparus. C’est le cas du narrateur des romans de Patrick Modiano.

  

Le goût de la marche
Le goût de la marche

La marche en dehors de tout cadre urbain est une occasion de rencontre avec la Nature. Rousseau dans ses « Confessions » parle du plaisir qu’il prend à marcher dans la nature. Rien ne lui procure plus de sensations que quand il marche dans un environnement qui l’effraie : « Il me faut des torrents, des rochers, des sapins, des bois noirs, des montagnes, des chemins raboteux à monter et à descendre, des précipices à mes côtés qui me fassent bien peur ».  

Cette rencontre, le botaniste américain John Muir l’a faite aussi lors de son périple qui le fit traverser les états du sud des USA. Il s’arrêta à Savannah (en Georgie) où il devait recevoir de l’argent pour continuer son voyage. Sans le sou, il dormit plusieurs nuits dans le vieux cimetière, lieu qu’il apprécia par-dessus tout grâce à sa beauté naturelle : « Je regardais tout, frappé de stupeur, comme qui vient d’arriver d’un autre monde ». Plus tard, lors de ses pérégrinations il découvrit en Californie les séquoia géants. Cet amour de la nature n’est pas un vain mot chez Muir puisque son action a été déterminante pour la création des premiers grands parcs naturels.

Les nuits passés à dormir dehors n’est pas sans rappeler R.L Stevenson est son goût prononcé pour les nuits à la belle étoile : « La nuit passée sous un toit est un long moment de mortelle monotonie, mais en plein air, sous les étoiles, elle passe légère avec la rosée et les parfums et chaque heure amène un changement dans le visage de la nature ».

Le goût de la marche
Le goût de la marche

Dans un livre sur la marche, les rapports entre écrits et randonnées pédestres ont été abordés. Ainsi, si Rousseau a pris un profond plaisir à marcher, il a regretté de ne jamais avoir consigné ses marches dans des carnets de voyage. Ce regret est d’autant plus amer qu’il estime ne jamais avoir tant pensé, existé, vécu, tant été lui que lors de ses promenades solitaires.

Pour Nicolas Bouvier, la marche a créé le besoin d’écrire : « Sans cet apprentissage de l’état nomade, je n’aurai peut être jamais écrit. Si je l’ai fait, c’est pour sauver de l’oubli ce nuage laiteux que j’avais vu haler son ombre sur le flanc d’une montagne, le chant ébouriffé d’un coq, un rai de soleil sur un samovar, une strophe égrenée par un derviche à l’ombre d’un camion en panne ou ce panache de fumée au-dessus d’un volcan javannais. De retour en Europe ou lors de longs bivouacs hivernaux qui ponctuent un voyage, ces images se bousculaient dans ma tête, fortes de leur fraîcheur native et demandaient impérieusement la parole ».

 

De nombreux thèmes sont abordés dans ce livre, mais finalement seuls deux auteurs abordent la question de savoir ce qui pousse l’Homme à marcher et à partir loin de chez lui. Pour Edith de la Héronnière  « …tous ont leurs raisons, sublimes, minables, indiscutables mais aucune de ces raisons n’est la bonne. Car la vraie raison n’en est pas une ». Bruce Chatwine s’est penché sur cette question. Il pense que la sélection naturelle nous a conçus pour être des nomades, ou tout au moins des semi-nomades et non pas des sédentaires. Le sédentarisme et son confort ne sont au final que des prisons.

 

Dans notre époque contemporaine dominée par la voiture, le pétrole et la vitesse, Sylvain Tesson fait entendre sa voix plaidant pour un retour à la lenteur. Il espère (sans illusions) qu’avec la dernière goutte de pétrole, les gens abattront les feux rouges, que les parkings seront reboisés et que les gens redécouvriront les pensées insoupçonnées montant à la surface de l’esprit et procurées par la marche.

 

Bref, la marche ne serait elle pas le devenir de l’Homme ?

Le goût de la marche
Le goût de la marche
Le goût de la marche

Ce livre est une porte ouverte a une réflexion sur la marche. Il ne donne pas d'explications mais incite bien au contraire à nous questionner nous-mêmes sur nos propres motivations, sur nos propres buts. Il m'a également permis de découvrir des auteurs que je ne connaissais pas ou peu

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